L'oeil du goéland

 

L’œil du goéland

   Il me fixe de son œil noir. Pourquoi me fixe-t-il ainsi ? A-t-il quelque chose à me révéler ?  Que me veut-il ? Il m’interroge. Je m’interroge.


   Je me suis assis sur ce rocher plat censé représenter un terrain d’atterrissage, ou le salon d’une maison, ou un vaste parking. C’était le jeu du moment. Il y a cinquante ans. Les vagues de la marée montante caressent la grève d’un lent va-et-vient, contournent un rocher, emplissent une mare, secouent la chevelure des algues, dans un sens, puis dans l’autre. Le goéland cesse de m’interroger. Il marche sur la grève en se dandinant. L’eau efface ses traces en étoile. Le temps passe sur ma mémoire, recouvre et découvre mes souvenirs.
   Cet hiver fut terrible. Le thermomètre accusait moins dix-sept degrés. L’estuaire du Léguer était encombré par les glaces. Toute vie semblait paralysée. Belle aubaine pour l’écolier que j’étais, dispensé de son astreinte quotidienne. Une semaine entière à la maison.
   J’ai vécu mon enfance les pieds dans l’eau, éloigné de toute habitation sur un rayon de cinq kilomètres. Enfance solitaire. J’étais fasciné par les oiseaux tant marins que terrestres. Ils représentaient la liberté, la fantaisie. J’aurais voulu les approcher pour les toucher, caresser leur plumage, les interroger, mais ils fuyaient à mon approche. Toutes mes tentatives étaient vaines, ruse de la cachette, patience de l’attente. Or, ce jour-là, ce jour de grand froid, la faim a abaissé les barrières de la méfiance. Devant notre demeure, un petit muret séparait la route de la falaise qui dégringolait vers le rivage. J’avais imaginé un piège. Un vaste filet soutenu par des pieux auxquels était accrochée une cordelette que je pouvais actionner depuis le garage dans lequel je m’étais dissimulé, à quelques mètres de distance. Un coup sec, et le filet tomberait. Appâtés par un peu de nourriture, ils s’approchèrent, se glissèrent sous le filet suspendu à quelques dizaines de centimètres au-dessus d’eux et furent piégés. Parmi mes prisonniers, un goéland. Il me fixait de son œil noir. Il refusait toute nourriture. Fier, altier, il battait des ailes à mon approche pour m’impressionner. Je ne lui voulais aucun mal, juste le toucher, le caresser.


   Quelques années plus tard, j’étais assis sur le muret, face au garage. A mes côtés, une adolescente aux yeux sombres, à la longue chevelure noire, doux plumage que je caressais de mes doigts tremblants. Lorsque j’ai posé ma main sur sa cuisse, elle l’a repoussée, fermement. Un goéland est passé, porté par le vent. J’ai aperçu son œil noir et j’ai perçu son cri : ironique ou complice ?

J.F. Zimmermann

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