Extraits de mes ouvrages

Extrait de :

"Rendez-vous au Pré-aux-Clercs"

A paraître le 16 novembre 2017

« Paris, le quinzième de novembre de l’an 1643

À Charlotte Philbert

Ma chère cousine,

Me voici séquestré, le mot n’est pas trop fort, depuis la Saint-Luc, dans ce collège. À la suite d’une algarade avec mon père, celui-ci, en matière de représailles, m’a fait entrer au collège de Beauvais, non en tant qu’externe, mais en tant que pensionnaire. Après qu’il m’aura fait étudier ici durant deux années, il me fera entrer au séminaire.

À mon arrivée, il m’a fallu me dépouiller de mes hardes et revêtir la longue robe violette des pensionnaires. Il fait encore nuit noire lorsque la cloche nous somme de nous lever. Il est alors cinq heures. Les paupières encore soudées par le sommeil, il faut se lever, ouvrir son lit et montrer au surveillant que l’on n’a pas sali son drap.

À cinq heures et quart la prière commune nous rassemble à l’église. Elle dure une demi-heure. Nous rejoignons ensuite la salle d’étude jusqu’à sept heures. Après la récitation des leçons, nous déjeunons. De huit heures à dix heures, nous avons cours puis nous dînons. Nous bénéficions ensuite d’une récréation jusqu’à midi. D’une longue récréation car le dîner, fort frugal, est vite avalé ! Ensuite, classe de l’après-dîner jusqu’à quatre heures et demie, un petit quart d’heure de détente et étude jusqu’à six heures. Le souper est encore plus maigre que le dîner. Il est expédié en un quart d’heure ! Après une heure de récréation, heure que je consacre à t’écrire, ma chère cousine, nouvelle étude, puis récitation des leçons. Un quart d’heure de prières précède l’extinction des feux à neuf heures. Nous dormons dans des chambres communes.

Quelques privilégiés fortunés ont un logement particulier qu’ils partagent avec leur valet. Dois-je te préciser que je n’en fais pas partie ? Mon brave Binet s’en est retourné au château car la pension que m’octroie mon père est insuffisante à son entretien. J’ai commis l’imprudence de me rebeller, il m’a puni.

Pour la première fois de ma vie, j’ai faim. Il semblerait aux pères jésuites que l’ascèse soit indispensable pour étudier. Il me semble à moi que les araignées ont tissé leurs toiles entre mes dents ! Heureusement, il y a le jeudi. Si nous ne sommes pas punis, nous bénéficions d’une autorisation de sortie pour la journée… après la messe, bien sûr ! Nous devons être de retour pour la prière du soir. Je profite de cette journée pour faire bombance dans une auberge avec plusieurs camarades. Nous retrouvons l’usage de la parole après six jours de silence imposé. Je vois d’ici tes yeux s’écarquiller et tes lèvres mutines s’arrondir. Hé oui, nous sommes tenus de respecter la règle du silence, comme moines en monastère. Nous sommes traqués jusque dans notre intimité par le préfet des mœurs et le préfet des chambres qui assistent le principal. Les Jésuites, qui ne sont point gens ordinaires, ont imaginé de renforcer notre assujettissement en créant les décurions. On se croirait figurer dans une légion romaine ! À tour de rôle chefs de décurie, nous assurons ce rôle d’auxiliaires des régents. Le décurion doit être zélé, arriver le premier en classe, faire réciter les leçons et même noter les écoliers ! Il doit dénoncer les paresseux ! Et je ne t’ai pas encore tout dit. Les Jésuites, militaires dans l’âme, distribuent grades et responsabilités. Le famulus ouvre les portes des classes, s’occupe de ranger les bancs et tient à jour le tableau des confessions. Au censeur sont confiés le cahier des absences, des retardataires et la liste des écoliers interrogés. Le vigile, quant à lui, est l’espion de service, l’infâme dénonciateur. Tous ces responsables sont élus par nous-mêmes, sauf ce dernier qui est directement nommé par un Père, régent.

Voilà, ma chère cousine, ma nouvelle vie. Pour le présent, j’en ris. Je crains que lorsque cette hilarité m’aura quitté, je ne m’en accommode point.

Me manquent la tendre complicité de nos ébats nocturnes, mes longues chevauchées avec mon fidèle Pégase, mes promenades dans la campagne bourguignonne, mes assauts en salle d’armes, les chasses avec Flèche, mon lévrier infatigable.

Pendant que je me morfonds céans, François est chargé d’assurer la descendance de la famille car il va bientôt se marier ! Il est des tâches plus rebutantes ! Mais telle est l’injuste condition du cadet, condition dont je ne me satisfais point.

Mes parents ne me donnent aucune nouvelle. Pas la moindre lettre depuis mon incarcération. Quant à François, il a d’autres chats à fouetter, ou d’autres chattes à flatter !

J’attends ta réponse dans la plus grande impatience. Elle sera le miel de ma pauvre existence. »

Raphaël de Courcelles

 

 

 

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Quelques extraits de :

LE MEPRIS ET LA HAINE , parution prévue le 15 février 2016

Mep couv mepris

   Ils sont une centaine à s’être rassemblés avant l’aube dans la clairière de l’arbre aux pendus. Indignés par l’énormité de ce crime perpétré sans motif apparent, ils ont chacun leurs raisons de s’être déplacés pour assister à l’exécution du condamné. Certains sont là parce qu’ils étaient familiers de la victime, d’autres parce qu’ils n’ont encore jamais vu un homme se balancer au bout d’une corde, d’autres encore, accoutumés à ce spectacle, veulent éprouver une fois encore cette excitation sauvage qui leur fouaille les tripes. Ceux-là ne vomiront pas discrètement, ils écarquilleront leurs yeux pour ne rien perdre de la scène et jouiront dans leurs chausses.

   Il n’y a que quelques vieux qui se souviennent d’avoir vu des misérables, la corde au cou, la langue pendante, battre des pieds la dernière mesure d’une muette complainte à l’ombre de l’arbre aux pendus.  

   La pluie ruisselle, tranquille et froide. Les chapeaux dégouttent sur les épaules recouvertes de capes plus ou moins rapiécées, plus ou moins tachées, plus ou moins élimées. Plusieurs chiens ont suivi leur maître. Trempés, ils grelottent, pitoyables, oreilles et queue rabattues. L’aube sort de la forêt et inonde la clairière. Le vieux chêne est là, en plein milieu, majestueux. La corde est accrochée à une haute branche. Une petite échelle est adossée au tronc. Deux hommes en armes assurent la garde de cette potence sylvestre.

   Seul, à l’écart, Mathias Buson observe la scène. Ses énormes mains, râpeuses et poilues, tout en os et en muscles, deux grosses bêtes difformes, deux araignées à cinq pattes aux griffes jaunes frangées de crasse, sont posées sur le manche de la hache qui lui sert d’appui. Elles se crispent lorsqu’apparaît la  charrette, tirée par deux chevaux, qui transporte le condamné. « M’est avis, qu’à tout prendre, il aurait préféré être suspendu à la vergue d’un vaisseau », commente Mathias, à voix basse.

   Au brouhaha succède le silence. On aide à descendre Tout-en-poils qui, bien que muet désormais, a malgré tout été soumis à la question à la prison de Saint-Malo. Ses pieds brûlés par la torture ne peuvent plus le soutenir. « Privé de la parole, il n’a même pas pu se mettre en règle avec le Ciel », dit Mathias à voix haute. Plusieurs personnes se tournent vers lui. Le comte de Porcon, droit dans ses bottes, impassible, ignore l’intervention du forestier.

   Sous le regard attentif du sénéchal Roland Briend, le bourreau passe la cravate de chanvre autour du cou du marin. Son appendice pileux a été coupé. Deux hommes sont désignés pour tirer sur la corde. Il s’agira d’une strangulation lente. Il ne mourra pas brutalement, les vertèbres brisées, mais lentement, étouffé. « Il va gigoter au bout de la corde », commente un connaisseur, « c’est la danse du pendu », renchérit un autre.

   On tire sur la corde.

   Mathias fixe le comte dont le regard est rivé à ce corps agité de soubresauts grotesques. Dans l’assistance, certains rient, d’autres se détournent. Xavier regarde Mathias. « Le forestier sait des choses et monsieur le comte sait qu’il sait. J’en suis sûr désormais », pense-t-il.

 

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