Café Littéraire en prison, à Longuenesse

Café Littéraire à la Prison de Longuenesse

 

Longuenesse photo m lefait

(Photo Michel LEFAIT)

Longuenesse, 16 octobre 2014

   Après avoir traversé le labyrinthe qui mène aux "œuvres vives" de ce vaste ensemble pénitentiaire  et parcouru le long couloir aux murs décorés de tableaux, véritables fenêtres ouvertes vers le dehors,  brossés par des détenus "de passage", nous pénétrons, Brigitte Cassette, ma complice de plume pour cette occasion, et moi-même dans la bibliothèque, calme, reposante et bien tenue.

-  Nous nous connaissons ! s’exclame, à mon endroit, le bibliothécaire.

   Brigitte Cassette ne peut masquer sa surprise. Afin de dissiper le mystère, l’homme ajoute :

-  Sequedin, nous nous sommes vus l’an dernier. Vous aviez présenté « L’apothicaire de la rue de Grenelle ». Je vous avais dit que ce roman m’évoquait l’Œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar.

  Les livres sont sa passion. Passion qu’il sait transmettre aux abonnés de son refuge, il n’est que d’ouïr les compliments que ces "messieurs" lui adressent pour en être convaincu. Car c’est ainsi qu’il s’adresse à eux :

-  Monsieur, j’espère que ce livre vous a plu ?

-  J’ai mis deux jours à le lire.

   Il se tourne alors vers nous :

-  Deux jours, c’est un exploit ! estime-t-il en considérant mon pavé de l’œil du connaisseur en matière d’épaisseur et de pagination. Sachez que lire en prison relève parfois du sacerdoce. À cause du bruit, de la télé qui braille et de la chaine hifi qui hurle, il faut utiliser des boules Quies. Moi, j’ai de la chance, je suis seul à occuper ma chambre, mais la règle, c’est plutôt à trois dans six mètres carré. Je n’aime pas le mot "cellule", d’ailleurs j’ai masqué les barreaux des fenêtres au moyen de rideaux.

    Ils sont près d’une dizaine à s’installer autour de la table. Le meneur des débats, notre bibliothécaire, agit en maître des cérémonies. Sont disposés à discrétion sur la table biscuits de toute sorte et café qu’il nous recommande particulièrement car il veillé personnellement à sa qualité. Plusieurs d’entre eux ont lu « L’ombre de Dieu ». Je lis un passage, échange de lettres d’amour entre mes deux principaux personnages.

-  Mais de nos jours encore, en prison, nous, on écrit des lettres comme celles-là à notre bien-aimée ! intervient F., tout ému.

   Le bibliothécaire me confie que bien souvent ces pages sont arrachées par les détenus qui les recopient pour les adresser à leur femme ou à leur compagne.

   Ils rient.

   Tout au long des deux heures que dure notre intervention, notre animateur dirige les débats avec art, tact et courtoisie tout en la ponctuant avec à-propos de citations de philosophes grecs. Serait-il un compromis entre Pivot, Busnel et Elkabbach - je veux parler du "Elkabbach" de Bibliothèque Médicis – que j’exagérerais à peine.

   Brigitte Cassette présente et lit un extrait de la « Croisière de Monsieur Dubagout », bien étrange croisière que celle à laquelle sera invité le héros éponyme de cet ouvrage.  Le silence recueilli dans lequel se plongent nos auditeurs à cette lecture prouve tout l’intérêt qu’ils y trouvent.

Brigitte cassette

Brigitte CASSETTE

   Avant que nous nous quittions, F. tient à nous confier qu’il a « sacrifié sa séance de judo pour être présent ici, et qu’il ne regrettait pas, bien au contraire ! ».

 

Jean-François Zimmermann

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