Préface de "De silence et d'ombre"

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   Préface signée Samuel Sadaune

   (Samuel Sadaume, préfacier, Docteur es-lettres modernes, est un spécialiste du moyen âge. Il a publié de nombreux livres, notamment aux éditions
Ouest France.)

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PREFACE


   « C’est dans la solitude de mon repaire de scribe, à l’abri des regards indiscrets, que j’ai entrepris de rédiger ces lignes. Je m’interroge encore sur les raisons qui m’ont amené à accomplir ce travail. Fatuité du besoin de laisser les signes de mon passage ici-bas en déposant sur le parchemin le reflet de ma mémoire ? Besoin de me confier autrement, en ne passant ni par Dieu ni par les hommes ? J’ai lu la chronique de Raoul Glaber qu’il a achevé de rédiger en 1047. Peut-être ressens-je le besoin d’en assurer la continuité ? La transmission orale des événements s’accompagne, d’une oreille à l’autre, de déformations qui perturbent le message primitif. L’écrit, lui, n’est pas contestable. Il fige l’histoire et la rend crédible. Craignant de paraître vaniteux et de gaspiller le temps que le moine doit consacrer à Dieu, je me cache pour écrire. Besoin d’être lu : est-ce orgueil ? Ou bien n’est-ce qu’utiliser les dons dont Il m’a fait grâce et transmettre ainsi aux générations futures un éclairage sur leur propre histoire ? » (De silence et d’ombre, p. 69)

   Belle parole de scribe, partagé entre son désir (et sans doute sa fierté) d’écrire, mais aussi d’être lu, et la conscience de céder au péché d’orgueil. Mais bien entendu, ce qui est d’abord en jeu ici, c’est la volonté de reconstituer, à défaut de pouvoir reconstruire.
   La littérature romanesque a peut-être pour but ultime de refaire le monde. Ou en tout cas de recommencer, de rêver sur les paradis perdus, revenir sur les actes manqués, méditer sur les erreurs qu’on aurait pu éviter. La très grande majorité des romans est conduite d’une manière rétrospective, mais aussi basée sur l’introspection. Réfléchir sur les grands événements de la vie, mais méditer également sur soi-même, sur le comportement que l’on a pu avoir dans des moments décisifs. Le « je » de l’auteur ne cesse jamais de transparaître à travers le « je » du narrateur-personnage, surtout lorsqu’il s’interroge sur ses motifs de plonger dans l’écriture. Le fait que ce type de scénarios soit si courant s’explique en ce sens que de très nombreux auteurs écrivent, certes pour comprendre – puis faire comprendre – une époque, un lieu, un personnage, une situation, un événement, mais aussi pour se comprendre eux-mêmes. Quels que soient l’époque, le lieu ou les circonstances dans lesquels se situe l’intrigue du roman, qu’il s’agisse d’un roman fantastique, policier ou de science-fiction, il est plus que fréquent que l’auteur installe, comme des éléments du décor, des interrogations, des regrets, des nostalgies qui le poursuivent sans cesse. Les lecteurs sentent souvent cela et une familiarité étrange se crée entre eux et l’auteur, ou le narrateur, qu’il soit interne ou omniscient, même si le principe de la séparation entre auteur et narrateur est bien établi. Cela peut ainsi se rapporter au personnage principal, à un auteur, ou même à un éditeur, comme les échanges lors des salons du livre tendent à le prouver.
   On comprend d’autant mieux que le roman historique connaisse toujours un tel succès, que n’a jamais démenti celui de son voisin le « polar ». Les deux genres présentent bien des similitudes puisqu’il s’agit chaque fois d’une « reconstitution des faits », tout en tenant compte de la « psychologie » des acteurs du drame. Il faut finalement beaucoup des petites cellules grises d’Hercule Poirot au romancier historien pour faire resurgir les éléments du drame qui eut lieu il y a des siècles, mais aussi ses causes.
   Et il a fallu bien des recherches, bien du flair, bien de l’instinct à Jean-François Zimmermann pour parvenir à reconstituer ainsi ses « fresques », dans le sens le plus pictural du terme. Une minutie, certes, dans la chronologie historique (ce qui est en réalité le moins malaisé), surtout dans la description du langage, du vêtement, du mobilier, et aussi de la mentalité. On pourrait craindre le pointillisme, mais c’est en cela que ce Breton, qui a atterri il y a quelques années dans la région lilloise, semble avoir été contaminé par les leçons des artistes du Nord : que ce soit dans les peintures de Rubens, de Samuel Van Hoogstraten ou de Vermeer, le détail n’est jamais simple effet de réel : il est là pour signifier quelque chose, il joue un rôle dans la pièce, surtout il propose une voie au regard, en l’occurrence, ici, à la lecture. Selon qu’on est plus sensible à la musicalité du vocabulaire, à la profondeur des sentiments (oublions ici tout ce que ce terme peut avoir de péjoratif en ce début de siècle un peu cynique), à la variété des personnages ou à la succession des rebondissements, on abordera différemment De silence et d’ombre. Mais bien entendu, quelle que soit l’approche, il s’agit de parvenir à apprécier tout cet ensemble.

   Le titre : De silence et d’ombre, voilà une appellation qui sonne comme une toile de Rembrandt. On songe bien entendu à la vie monacale. On songe aussi à ce terrible Moyen Âge, aux temps anciens en général : tous ces non-dits, toutes ces omissions, tous ces tabous, toutes ces parcelles du passé qui n’ont pas été révélées en temps voulu, dont les ombres, les multiples fantômes encombrent nos vies. Car Thibaud, le héros scribe de cette geste médiévale, n’est pas un moine ordinaire : il est tour à tour paysan, artisan, religieux, chevalier. Il traverse toutes les classes de la société de l’époque, mais loin d’en tirer toujours avantage, il semble marqué par son manque d’appartenance à un groupe bien précis (même s’il a le don de se faire adopter et estimer par tous ceux qu’il rencontre) et finit toujours par payer son audace, son sens de l’innovation, son « décalage ». Seul moyen pour lui de réparer les brisures, de rompre les interdits : écrire. Dans le silence et l’ombre des monastères, certes, mais à la lueur de son savoir étendu, et aidé par sa maîtrise du Verbe.
   Or, contrairement à ce qui arrive souvent dans le roman rétrospectif (que l’on songe au Nom de la Rose d’Umberto Eco), il ne s’agit pas d’un vieux moine qui nous narrerait des aventures qui lui seraient arrivées trente ou quarante ans plus tôt : Thibaud est encore très jeune lorsqu’il décide de raconter son histoire. L’écart d’âge n’est pas si grand, les souvenirs restent encore proches. En revanche, il n’a pas encore beaucoup de recul par rapport à ces faits qu’il cherche à nous décrire : les blessures sont encore vives et le cri que l’on perçoit à travers ses mots est parfois déchirant. Et la possibilité est donnée d’être toujours précis, riche dans le détail, comme il a déjà été dit. Il y a comme une volonté de ce scribe de ne rien laisser passer, comme pour assurer à jamais le souvenir et le réveil de la passion, de la douleur. D’où l’écriture particulière de ce livre.

  Les livres sont faits de rythme, et souvent celui-ci conduit de même l’écriture et le fil de l’histoire. Jean-François Zimmermann a mené tambour battant la rédaction de son Apothicaire , et cela se sent dans la frénésie d’événements, dans la diffusion gourmande d’informations sur le Grand Siècle que nous nous prenons en pleine figure dès l’ouverture de cet ouvrage.
   Ce second roman de Jean-François Zimmermann est d’un tout autre climat. Une écriture en apparence plus lente, plus observatrice, plus méditative. Avec pourtant encore plus de péripéties et d’aventures, si c’était possible.
   Le livre peut se diviser en deux grandes parties, deux grands moments dans la vie de cet homme mais aussi dans l’histoire : celui du monachisme triomphant et celui de la Croisade. Celui où le scribe apprend ce qu’est un homme et celui où il comprend ce qu’est la vie. Chaque fois, Thibaud commence cette nouvelle quête avec, en l’esprit, un traumatisme à digérer, à assumer. Le premier se situe au tout début du livre. Thibaud va perdre deux pères : son père biologique, Martin, modeste paysan ombrageux, et son père spirituel, Jean, qui ne porte sans doute pas par hasard le nom d’un des évangélistes. Jean est un ermite, pétri de sciences, fortement jalousé par Martin qui finit par le tuer : geste haineux d’un père qui voit une autre figure paternelle le dépasser, mais aussi d’un pauvre hère, accablé par les temps, qui redoute tout ce qui ne lui est pas familier. Orphelin de son père spirituel, Thibaud rejette sa famille et fuit. Il a besoin de se trouver un autre père et de se convaincre que l’enseignement de Jean n’a pas été vain.
   Il faut rappeler le contexte dans lequel se situe l’histoire. Nous sommes au dernier quart du siècle. Le monachisme, phénomène qui a débuté au VIIIe siècle, retrouve un nouveau souffle sous l’impulsion de Robert de Molesmes (1029-1111). Celui-ci, accablé par les dérives du monachisme (trop de richesses, trop de confort, trop de liens avec le monde temporel) désire un retour aux sources des règles de saint Benoît. Il fonde l’abbaye de Cîteaux avec une vingtaine de compagnons. C’est en ce lieu que parvient le jeune héros, Thibaud, qui a connu moult aventures et traumatismes. Il aspire au repos, il aspire surtout à trouver un lieu qui soit un lieu de silence et d’ombre, où il puisse trouver une raison d’être. Le livre, comme son narrateur, avance par étapes, ponctuées de grandes pages blanches sur lesquelles Thibaud, qui revient ainsi sur son existence passée, met en exergue un cri du cœur ou une réflexion épigraphe.
   L’autre événement est sa rencontre avec Anne, le grand amour de sa vie (même s’il en connaîtra d’autres), celle grâce à qui il découvrira la sexualité, à cause de qui il la perdra. Amour divin, amour maudit, Anne n’est jamais si forte que lorsqu’elle garde son statut de vierge inaccessible. Mais l’être perdu finira par s’égarer au milieu des mille quêtes de croisés partant vers un Orient impossible à imaginer et à comprendre.
   Car après avoir vécu le temps de l’intériorité, le temps de sa construction intellectuelle et sexuelle, le héros va vivre le temps de son extériorité. Longtemps, il a pu croire que la vocation de moine serait une fin en soi. Puis, il s’aperçoit qu’elle lui a servi à trouver un équilibre (mis en péril par sa relation avec Anne), une force, la force de celui qui a acquis une profonde connaissance du monde et surtout qui a appris à quel point rien n’est acquis en ce bas monde.

   Ces lignes qui précèdent résument à peine le flux d’événements qui transportent nos pas sur ceux de Thibaud, mais aussi de nombreux personnages attachants et, sans que nous ne nous en doutions toujours, le plus souvent historiques : pour ne citer que les plus célèbres, outre Robert de Molesme, nous croisons Urbain II, Pierre l’Ermite (largement démythifié dans ce roman par rapport à la doxa traditionnelle), Gautier Sans Avoir, Godefroi de Bouillon, Bohémond de Tarente et, surtout, le basileus Alexis Commène (en revanche, plutôt réhabilité). Bien longtemps après le créateur de Citeaux, l’empereur byzantin devient à son tour une figure paternelle pour Thibaud : le fait qu’Alexis ait une fille qui se prénomme Anne, avec qui Thibaud échangera des propos littéraires (Anne rédige un récit historique à la gloire de son père) n’est pas le moindre des nombreux clins d’œil que nous propose l’ouvrage.
   Car à travers toutes ces passions, ces guerres, ces larmes et ces ruptures, ce qui triomphe ici, c’est la création en général sous tous ces angles : l’artisanat, la vigne, l’architecture… mais surtout, l’écriture. Tous ceux qui maîtrisent le Verbe sont finalement ceux qui laissent une empreinte, même s’ils sont tués pour leur savoir : Jean, Robert de Molesme, Anne Commène… mais aussi Anne et Thibaud, ces deux éternels amants qui s’écrivent et marquent le roman d’une correspondance digne d’Héloïse et d’Abélard… Victoire du Verbe, donc, jamais aussi évidente que lors du dernier reflux de ce torrent de mots, de fracas et de couleurs qui fait enfin place au Silence et à l’Ombre.

Samuel SADAUNE

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